4/4 Visite au Rwanda - 20 ans après notre départ
4/4 Chemin des souvenirs...
.
Guerre civile et génocide... .
.Pour rappel, suite aux attaques du territoire rwandais par les forces du FPR (venus de l’Uganda) le 1er octobre 1990, une guerre civile avait commencé plus de trois ans avant le début du génocide de 1994.
La France déclenche « l’Opération Noirôt » le 4 octobre 1990 pour évacuer ses ressortissants qui ne se sentent pas en sécurité suite a la mise en scène d’une attaque du FPR sur Kigali et l’internement de 8-10'000 opposants et/ou tutsis.
En février 1993, le FPR invoque la poursuite des tueries et le non respect des accords d'Arusha pour déclencher une nouvelle offensive, stoppée au nord de Kigali grâce à l'appui français. De 750 000 à un million de paysans quittent le Nord et fuient en direction de Kigali.
Vu cette guerre civile/de guérilla, il est certain que nos trois dernières années au Rwanda (octobre 1990 à septembre 1993) seront beaucoup moins agréables que les sept premières années…
Néanmoins, nous quittons le Rwanda en disant « au revoir » à nos amis, se doutant bien que nous ne reverrions peut-être plus jamais certains d’entre eux…
4.1 - Notre maison à Mudende: 1983-1985
Devant la maison, juillet 1985...
Octobre 2013...
Accès au garage, été 1984...
Chambre des filles - Juillet 1985, Kathinka a 1 semaine...
Octobre 2013, Saskia revoit les "nuages" de son enfance...
Devant la cheminée, les 1 an de Saskia...
4.2 - Texte écrit par Kathinka durant notre voyage et envoyé à ses proches par email depuis Kigali.
Reproduit avec sa permission, © 2013
... Important, à lire jusqu'à la fin !
Kathinka
Reproduit avec sa permission, © 2013
... Important, à lire jusqu'à la fin !
Chers amis,
De tous les voyages que j'ai faits (je me trouve actuellement au Rwanda), l'une des choses qui me frappe le plus est le rapport au temps, qui régit si différemment chaque région de la planète et qui, étrangement, nous rend si vite esclaves de nous-mêmes dans nos contrées...
"On est bien qu'ailleurs", disait Marguerite Yourcenar. Pour ma part, c'est bien simple, je souffre très clairement du syndrome : "l'herbe est toujours plus verte chez les autres" - ce qui fait de moi une éternelle insatisfaite, toujours en quête d'un ailleurs plus vert, d'une contrée plus propice, d'un être plus câlin, plus aimable, plus doué en cuisine ou pour faire des origami, plus bavard ou moins loquace, plus apte à m'aimer sans doute aussi...
Quoi qu'il en soit, cela fait le bonheur des agences de voyage et à défaut de savoir où je vais, je suis allée jeter un coup d'oeil du côté d'où je viens.
Rwanda, pays des mille collines...
Pays aux mille visages et aux histoires tout aussi nombreuses. Les langues ne se délient pas facilement, mais il y a des regards qui ne trompent pas et qui en disent long.
"Muzungu, muzungu ! Agachupa, agachupa !", crient les enfants au bord de la route, quémandant une bouteille en plastique (cet objet des plus utiles dans n'importe quel foyer bien souvent dépourvu du strict minimum en matière d'outillage) et courant à côté - et bientôt derrière - notre voiture, qui soulève des tonnes de poussière sur son passage... à leur plus grande joie et à notre plus fort déplaisir une fois le soir venu lorsque nous ouvrons le coffre arrière et découvrons que nos sacs de voyage sont ensevelis sous plusieurs milimètres d'une poussière aussi fine que légère et volatile !
Au Rwanda, le nouveau gouvernement a décidé que toutes les maisons devaient désormais être construites "en dur" et non avec ce mélange de boue/bouse de vache si typique des constructions d'ici : toutes les autres demeures, soit environ les 85% restantes, seront bientôt détruites. Une croix rouge a d'ailleurs été peinte à cet effet sur les portes de celles qui ne survivront pas au diktat de l'image de propreté et de modernisme souhaité par le président et ses sbires.
A Kigali, et pour les mêmes raisons, les vélos sont interdits dans la ville : ça fait trop quart-monde, pas assez chic !
Il faut dire qu'après le génocide, la ville ne ressemblait plus à grand chose : les maisons, pillées, faisaient penser à de vastes sacs éventrés et vidés de leur substance; seuls subsistaient, ici ou là, dans les maisons des muzungu ("les blancs"), un élément incongru que les voleurs avaient dédaigné sur leur passage, comme par exemple ce tutu rose de petite fille encore suspendu dans l'armoire et qui semblait attendre le soir de la représentation.
De tous les voyages que j'ai faits (je me trouve actuellement au Rwanda), l'une des choses qui me frappe le plus est le rapport au temps, qui régit si différemment chaque région de la planète et qui, étrangement, nous rend si vite esclaves de nous-mêmes dans nos contrées...
"On est bien qu'ailleurs", disait Marguerite Yourcenar. Pour ma part, c'est bien simple, je souffre très clairement du syndrome : "l'herbe est toujours plus verte chez les autres" - ce qui fait de moi une éternelle insatisfaite, toujours en quête d'un ailleurs plus vert, d'une contrée plus propice, d'un être plus câlin, plus aimable, plus doué en cuisine ou pour faire des origami, plus bavard ou moins loquace, plus apte à m'aimer sans doute aussi...
Quoi qu'il en soit, cela fait le bonheur des agences de voyage et à défaut de savoir où je vais, je suis allée jeter un coup d'oeil du côté d'où je viens.
Rwanda, pays des mille collines...
Pays aux mille visages et aux histoires tout aussi nombreuses. Les langues ne se délient pas facilement, mais il y a des regards qui ne trompent pas et qui en disent long.
"Muzungu, muzungu ! Agachupa, agachupa !", crient les enfants au bord de la route, quémandant une bouteille en plastique (cet objet des plus utiles dans n'importe quel foyer bien souvent dépourvu du strict minimum en matière d'outillage) et courant à côté - et bientôt derrière - notre voiture, qui soulève des tonnes de poussière sur son passage... à leur plus grande joie et à notre plus fort déplaisir une fois le soir venu lorsque nous ouvrons le coffre arrière et découvrons que nos sacs de voyage sont ensevelis sous plusieurs milimètres d'une poussière aussi fine que légère et volatile !
Au Rwanda, le nouveau gouvernement a décidé que toutes les maisons devaient désormais être construites "en dur" et non avec ce mélange de boue/bouse de vache si typique des constructions d'ici : toutes les autres demeures, soit environ les 85% restantes, seront bientôt détruites. Une croix rouge a d'ailleurs été peinte à cet effet sur les portes de celles qui ne survivront pas au diktat de l'image de propreté et de modernisme souhaité par le président et ses sbires.
A Kigali, et pour les mêmes raisons, les vélos sont interdits dans la ville : ça fait trop quart-monde, pas assez chic !
Il faut dire qu'après le génocide, la ville ne ressemblait plus à grand chose : les maisons, pillées, faisaient penser à de vastes sacs éventrés et vidés de leur substance; seuls subsistaient, ici ou là, dans les maisons des muzungu ("les blancs"), un élément incongru que les voleurs avaient dédaigné sur leur passage, comme par exemple ce tutu rose de petite fille encore suspendu dans l'armoire et qui semblait attendre le soir de la représentation.
Tout le reste,
absolument TOUT LE RESTE, avait disparu. Parfois, avant de partir,
certains zamus, les gardiens des maisons, avaient eu la présence
d'esprit de creuser un grand et large trou dans le jardin de la propriété et
d'y enterrer télévision, chaîne hi-fi, et autres baladeurs : au retour
des muzungus, il n'y avait plus qu'à organiser une belle chasse au
trésor !
Partout dans la ville les chiens errants s'étaient organisés en meutes et attaquaient tout sur leur passage : ils mordaient même les pneus des rares voitures qui recommençaient peu à peu à circuler. Affamés, ils cherchaient leur nourriture du jour, après avoir bien souvent dîné de restes humains et il n'était pas rare, apparemment, d'en croiser un avec un tibia entre les dents...
Les chevaux du cercle sportif s'étaient échappés et se baladaient librement dans les rues de Kigali : on raconte que l'un d'entre eux avait élu domicile à la station essence Gemeca tandis qu'un autre, devenu fou, décrivait sans jamais s'arrêter des cercles dans le restaurant indien - il fut abattu au bout de quelques semaines, tant la pauvre bête faisait pitié à voir...
Les piscines, comme on le sait, étaient vides, puisque toute l'eau avait été bue par les rares survivants - dans une ville où plus aucune source d'eau potable n'était en fonction depuis trois mois. Certains zamus, plus chanceux que d'autres, ont pu avoir la vie sauve uniquement grâce à l'accès à l'or bleu tant convoité qu'ils ont pu fournir aux rebelles et qui se moyennait au prix de leur propre vie...
Pas une seule famille n' a été épargnée par le génocide, PAS UNE SEULE.
Partout, en tout lieu, les morts se comptent par dizaines, et il n'est par rare de rencontrer quelqu'un ayant perdu TOUS les membres de sa famille; il y avait tant d'orphelins au Rwanda que les familles, recomposées au petit bonheur la chance au gré des circonstances, comptaient généralement une quinzaine d'enfants - sans compter ceux qui s'ajoutaient au fil des semaines et qui avaient eu "la chance" (en était-ce toujours une vraiment ?) d'échapper aux massacres et que l'on découvrait dans les camps de réfugiés, éparpillés aux quatre coins du pays ou au Burundi, en Uganda, au Zaïre...
Folie, c'est peu dire pour qualifier l'horreur des trois mois qui ont tué plus d'un million de Rwandais, entre avril et juillet 1994.
Face à cela, que puis-je dire, que puis-je faire, moi, simple muzungu qui suis pourtant née à l'hôpital de Ruhengeri, moi qui ai grandi à Kibuye sur les rives du lac Kivu, fait mes classes à Kigali, et qui suis partie quelques mois à peine avant le début "des événements", comme ont dit ici - que puis-je bien trouver à dire à tous ces gens ?
Que je suis rwandaise de coeur ?
Que je partage leur souffrance ?
Mais qu'est-ce que je sais de la souffrance, moi, avec mes préoccupations de gosse de riche ?
Et pourtant... pourtant je pleure à l'intérieur, moi aussi. Comme eux dont les visages ne trahissent bien souvent aucune émotion à priori, dont les sourires semblent si vifs et éclatantes les dents blanches au milieu de ces visages, troués ces visages par la béance de ces yeux qui scrutent un monde qui jamais, jamais, ne sera plus comme avant...
Alors je me contente de sourire aussi, et de tendre une main, parfois une joue, une oreille aussi bien souvent.
Je me contente de regarder et de m'émerveiller face à la beauté de ce pays si vert et fertile, dont les champs de manioc, de sorgho, de bananiers et de maïs me rappellent des images oubliées et que je croyais enfouies d'une enfance qui fut si heureuse...
...d'une enfance passée au pays des mille collines.
Ce soir, depuis l'Hôtel Garni de Kigali où nous logeons, j'ai laissé partir au restaurant la famille et les amis rencontrés : je n'avais pas faim, j'avais envie de pleurer et d'être seule. Célestin a allumé un feu dans la grande cheminée, je me suis mise à écrire au son des voix d'un concert live qui a lieu quelque part dans le quartier, et les images qui défilent devant mes yeux sont celles d'un pays qui se cherche, d'un pays résolument tourné vers l'avenir mais dont le poids du passé, pourtant, pèse drôlement lourd dans la balance et dont les cicatrices, bien qu'elles se soient refermées depuis, sont toujours clairement visibles sur bien des visages, sur bien des épaules et derrière bon nombre de mots, prononcés pourtant avec chaleur et effusion.
Et vous écrire ces maux, à défaut de pouvoir agir, me soulage un peu de la peine immense qui m'habite ce soir.
Je repense soudain à cette phrase, soufflée par un être cher juste avant mon départ : "le bonheur est l'état naturel de l'homme" ; et cette affirmation, je ne sais bien expliquer pourquoi, me réconforte.
D'ici à là-bas, un trait de crayon trace les contours d'un même combat : nous en sommes partie prenante, coûte que coûte, nous voilà engagés dans la partie, ô frères humains nous voilà tous liés pieds et poings, liés, d'un sang qui coule et qui est rouge dans toutes les veines : car n'est-il pas vrai que la peine, partout, a la même odeur, et l'espoir la même saveur ?
Je vous embrasse avec le coeur,
Partout dans la ville les chiens errants s'étaient organisés en meutes et attaquaient tout sur leur passage : ils mordaient même les pneus des rares voitures qui recommençaient peu à peu à circuler. Affamés, ils cherchaient leur nourriture du jour, après avoir bien souvent dîné de restes humains et il n'était pas rare, apparemment, d'en croiser un avec un tibia entre les dents...
Les chevaux du cercle sportif s'étaient échappés et se baladaient librement dans les rues de Kigali : on raconte que l'un d'entre eux avait élu domicile à la station essence Gemeca tandis qu'un autre, devenu fou, décrivait sans jamais s'arrêter des cercles dans le restaurant indien - il fut abattu au bout de quelques semaines, tant la pauvre bête faisait pitié à voir...
Les piscines, comme on le sait, étaient vides, puisque toute l'eau avait été bue par les rares survivants - dans une ville où plus aucune source d'eau potable n'était en fonction depuis trois mois. Certains zamus, plus chanceux que d'autres, ont pu avoir la vie sauve uniquement grâce à l'accès à l'or bleu tant convoité qu'ils ont pu fournir aux rebelles et qui se moyennait au prix de leur propre vie...
Pas une seule famille n' a été épargnée par le génocide, PAS UNE SEULE.
Partout, en tout lieu, les morts se comptent par dizaines, et il n'est par rare de rencontrer quelqu'un ayant perdu TOUS les membres de sa famille; il y avait tant d'orphelins au Rwanda que les familles, recomposées au petit bonheur la chance au gré des circonstances, comptaient généralement une quinzaine d'enfants - sans compter ceux qui s'ajoutaient au fil des semaines et qui avaient eu "la chance" (en était-ce toujours une vraiment ?) d'échapper aux massacres et que l'on découvrait dans les camps de réfugiés, éparpillés aux quatre coins du pays ou au Burundi, en Uganda, au Zaïre...
Folie, c'est peu dire pour qualifier l'horreur des trois mois qui ont tué plus d'un million de Rwandais, entre avril et juillet 1994.
Face à cela, que puis-je dire, que puis-je faire, moi, simple muzungu qui suis pourtant née à l'hôpital de Ruhengeri, moi qui ai grandi à Kibuye sur les rives du lac Kivu, fait mes classes à Kigali, et qui suis partie quelques mois à peine avant le début "des événements", comme ont dit ici - que puis-je bien trouver à dire à tous ces gens ?
Que je suis rwandaise de coeur ?
Que je partage leur souffrance ?
Mais qu'est-ce que je sais de la souffrance, moi, avec mes préoccupations de gosse de riche ?
Et pourtant... pourtant je pleure à l'intérieur, moi aussi. Comme eux dont les visages ne trahissent bien souvent aucune émotion à priori, dont les sourires semblent si vifs et éclatantes les dents blanches au milieu de ces visages, troués ces visages par la béance de ces yeux qui scrutent un monde qui jamais, jamais, ne sera plus comme avant...
Alors je me contente de sourire aussi, et de tendre une main, parfois une joue, une oreille aussi bien souvent.
Je me contente de regarder et de m'émerveiller face à la beauté de ce pays si vert et fertile, dont les champs de manioc, de sorgho, de bananiers et de maïs me rappellent des images oubliées et que je croyais enfouies d'une enfance qui fut si heureuse...
...d'une enfance passée au pays des mille collines.
Ce soir, depuis l'Hôtel Garni de Kigali où nous logeons, j'ai laissé partir au restaurant la famille et les amis rencontrés : je n'avais pas faim, j'avais envie de pleurer et d'être seule. Célestin a allumé un feu dans la grande cheminée, je me suis mise à écrire au son des voix d'un concert live qui a lieu quelque part dans le quartier, et les images qui défilent devant mes yeux sont celles d'un pays qui se cherche, d'un pays résolument tourné vers l'avenir mais dont le poids du passé, pourtant, pèse drôlement lourd dans la balance et dont les cicatrices, bien qu'elles se soient refermées depuis, sont toujours clairement visibles sur bien des visages, sur bien des épaules et derrière bon nombre de mots, prononcés pourtant avec chaleur et effusion.
Et vous écrire ces maux, à défaut de pouvoir agir, me soulage un peu de la peine immense qui m'habite ce soir.
Je repense soudain à cette phrase, soufflée par un être cher juste avant mon départ : "le bonheur est l'état naturel de l'homme" ; et cette affirmation, je ne sais bien expliquer pourquoi, me réconforte.
D'ici à là-bas, un trait de crayon trace les contours d'un même combat : nous en sommes partie prenante, coûte que coûte, nous voilà engagés dans la partie, ô frères humains nous voilà tous liés pieds et poings, liés, d'un sang qui coule et qui est rouge dans toutes les veines : car n'est-il pas vrai que la peine, partout, a la même odeur, et l'espoir la même saveur ?
Je vous embrasse avec le coeur,




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